Sandrine secoua ses longs cheveux noirs et rajusta son sac, puis d'un pas assuré, entra dans le wagon, bousculant au passage une femme d'âge mur qui poussa un petit cri d'indignation.
Se dirigeant vers le milieu de la voiture, elle trouva une place près de la fenêtre. S'y installant, elle sortit son livre.
Ses longs ongles peint en noir attiraient l'attention et automatiquement le regard se poursuivait sur la couverture.
Contrairement à certaines femmes qui enveloppent leurs lectures dans du papier passe-partout, Sandrine ne faisait rien pour cacher son ouvrage et sur la couverture rouge et or se détachaient nettement les grosses lettres noires "COURS PRATIQUE DE HAUTE SORCELLERIE".
Elle portait, comme presque tous les jours, une longue robe moulante ébène qui touchait le sol.
Dans son travail de serveuse, on lui avait bien fait quelques remarques, mais il se dégageait de sa personne un charme difficilement négligeable et les clients aimaient bien cette serveuse qui sortait de l'ordinaire avec son tablier blanc se détachant sur sa robe noire. Bien sûr, elle se donnait un petit air hautain et semblait toujours les considérer de haut, mais cela faisait partie de son personnage, c'était le rôle qu'elle jouait qui voulait ça, du moins le croyaient-ils.
La vieille femme qui lui faisait face rajusta ses lunettes et pinça les lèvres. Sandrine qui avait senti son regard désapprobateur leva les yeux par-dessus son livre et lui lança un regard noir.
Avec un petit sursaut effrayé, l'autre se leva et avec précipitation, gagna une place à l'autre bout du wagon en lançant vers la jeune femme de petits regards terrifiés.
* * *
Sandrine sourit, puis se replongea dans son ouvrage.
Un jeune homme qui se trouvait à côté d'elle, avait suivi la scène, risquant un coup d'oeil de côté, il pâlit.
Le titre du chapitre "Comment procéder au sacrifice", était illustrée d'une superbe gravure représentant l'immolation d'un enfant par une jeune sorcière à peine vêtue.
Serrant sa petite serviette, il se leva en toute hâte et s'écarta de la demoiselle aux lectures quelque peu pernicieuses.
La jeune fille lui lança un regard amusé "Si ces idiots avaient peur d'elle, tant mieux ! Elle était bien au-dessus d'eux !"
* * *
J'étais entré en même temps qu'elle et je me souviens qu'elle m'avait fait une très forte impression. Je l'avais trouvé très belle et sans oser m'approcher, je l'observais de dos par-dessus mon journal. Après le départ du jeune homme je m'apprêtais à prendre sa place quand un courant d'air froid me glaça et me pétrifia. Dès cet instant, je ne pû plus remuer ni bouger, j'étais paralysé.
Une vieille femme au nez crochu, vêtue de haillons, était passée près de moi et vint s'asseoir face à la jeune fille. Celle ci ne sembla pas la remarquer, mais la vieille me faisait peur. Il lui manquait un oeil, et sa bouche édentée se perdait dans un dédale de rides crasseuses. De son oeil valide, elle la fixait avec une lueur d'amusement qui faisait pétiller son regard. Son sourire ironique la rendait odieuse.
Il y avait de plus en plus de monde, mais personne n'osait s'asseoir près d'elles. Moi je ne pouvais toujours pas bouger.
* * *
Sandrine frissonna. Il n'y avait personne près d'elle et pourtant, elle sentait comme une présence. Elle se replongea dans sa lecture.
* * *
Je n'y croyais pas. Elle avait regardé la vieille, et son regard ne s'était même pas attardé, comme si elle était invisible. J'aurais tant voulu savoir si les autres voyageurs la voyaient également, ou si j'étais victime d'une hallucination.
Le métro arrivait à une station.
Une forme se matérialisa près de la vieille femme borgne. Un nuage jaunâtre l'entourait. Deux cornes torsadées apparurent. Son corps couvert de poils noirs, ses yeux rouges brûlant, son apparence mi-humaine mi-animale, me firent frissonner.
Je tremblais, incapable d'une parole ou d'un geste. Avec un sourire cruel il se mit également à fixer la jeune femme. Seigneur Dieu ! Devenais-je donc fou ? Ce n'était pas possible ! Aucun autre passager ne semblait rien remarquer.
Le signal de départ retentit.
Soudain, je remarquais une femme assez forte, à un mètre de moi, qui les fixait. Elle se mit à hurler et se précipita sur le quai juste au moment où les portes se refermaient.
Le train démarra et de ses yeux fous, elle me fixa, me glaçant jusqu'au plus profond des os...
Bien que tassés, puisque nous étions en heure de pointe, une aire bien délimitée autour de la jeune femme restait vide de monde. Je devrais plutôt dire vide d'humains car il restait toujours la sorcière et le démon que personne ne semblait avoir remarqué. Pas même la jeune fille.
La température sembla descendre de plusieurs degrés, et cette fois ci, d'autres que moi le remarquèrent car ils furent plusieurs à rehausser leurs cols et à souffler sur leurs doigts gelés. Mon corps engourdi ne répondait toujours pas à ma volonté. De l'autre bout du wagon, je la vis alors s'approcher.
Une intense douleur me traversa le coeur et je crû mourir, mais non je la fixais toujours et elle ne semblait pas me voir, grâce au ciel.
Les gens, pourtant serrés, s'écartaient pour la laisser passer sans pour autant paniquer ni montrer l'horreur qu'ils auraient dût légitimement éprouver.
Vêtue d'une grande cape noire qui touchait terre, dont le capuchon lui retombait sur le visage, sa faux à la main, son corps et son visage d'os blanchis semblaient absorber la lumière sur son passage. Elle s'assit à son côté, me tournant le dos à mon grand soulagement.
Pourquoi donc ai-je été le seul à les remarquer.
La jeune fille balaya de nouveau du regard les sièges autour d'elle, frissonna encore une fois et se replongea dans son ouvrage.
Comment pouvait-elle ne pas les voir ?
Je devais être fou. C'était la seule explication.
Les portes se refermèrent et le métro démarra.
La jeune fille rangea son livre et croisant les doigts, joignit ses deux index et ferma les yeux. Méditait-elle ? Faisait-elle le vide en elle ?
Mon tremblement empirait, les yeux du démon irradiaient, l'oeil valide de la vieille jaunit et se couvrit d'une pellicule blanche tandis que leurs sourires s'agrandissaient.
Nous entrâmes dans la station.
La jeune femme aux cheveux noirs se leva et la mort fit de même.
Alors qu'elle rajustait son sac sur son épaule et qu'elle secouait ses longs cheveux noirs, je vis la faux se lever et s'abattre, sa tête rouler et les êtres démoniaques disparaître.
Je hurlai et m'effondrai.
Mon corps était de nouveau libre, mais je me sentais plus faible qu'un nourrisson.
Un cri retentit.
Je ne la voyais plus et me forçant à me relever, aidé de mains secourables, je me précipitai.
Un homme âgé était penché sur son corps.
Elle ne portait nulle trace de coupure. Ses yeux grands ouverts terrorisés étaient plus blancs que sombre.
- Elle est morte ! Crise cardiaque ! murmura le vieil homme.
Quelqu'un tira le signal d'alarme.
Je hurlai et ne repris mes esprits que dans une salle blanche.
On m'a dit que je n'ai jamais perdu connaissance mais que je suis resté prostré toute une journée.
Quand la police à enfin pu m'interroger et que je leur ai raconté ce que j'avais vu ils m'ont tapoté l'épaule, puis ils m'ont conduit dans une nouvelle chambre blanche.
Cela fait six mois que je suis ici et je dois être fou.
Je préfère l'être.
Ce ne peut être la réalité.
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